de Simon Cordevant

Résumé du roman
Hubert me donna 10 millions d’euros en liquide. 500 000 euros en billets de 500 ne dépassent pas les deux litres, soit deux briques de lait. L’ensemble de sa donation équivalait à un peu plus de six packs de six briques de lait. En gros, la consommation moyenne en lait d’un bébé de un an durant un mois et demi. En gros, la consommation moyenne durant deux semaines d’une famille ayant des triplés… Une broutille. Je n’avais pas fait ça pour l’argent. D’ailleurs, il n’en avait jamais été question. Mais quitter Rouen avait un prix, même si celui-ci était beaucoup plus élevé que ce que je pensais.


Épisode 1
AVERTISSEMENT : plusieurs passages de ce livre peuvent heurter la sensibilité de certains lecteurs.

Écoutez un extrait en version audio lue par Vincent Paillier (Les Voix AtmosFeel)

(Extrait)
Marseille, Août 2012

Évidemment que j’avais du feu, c’était ma seule certitude. Du feu, des feuilles, du tabac et, jour de grand luxe, des petits filtres blancs. Elle me sourit. Je fis idem. Depuis combien de temps cela ne m’était pas arrivé ? 7 ans, 5 mois et quelques jours, juste avant de m’engouffrer dans la station Abbesses, un matin, fin mars 2005.

Elle était dans le sud de la France depuis quelques semaines, je ne sais pas vraiment pourquoi. Elle me l’a dit pourtant, mais c’était flou. J’ai énormément de défauts, mais un des pires pour mon entourage est que je ne retiens que ce qui me semble essentiel, et je dois avoir des priorités bizarres. Durant mes dernières heures ne défileront, dans ma tête, que des futilités. Le nombre de fêlures sur l’épée du légionnaire au premier plan de l’affiche du film « La folle histoire du monde » de Mel Brooks. Le prénom des enfants du maître-nageur sauveteur de la plage naturiste de Montalivet. La couleur de la trousse de Yohan Bouchet lors de notre rentrée en 6ème 4 au collège Jules Ferry, un jeudi.
Toujours est-il qu’elle était à Marseille. Comme moi. Et ça je ne l’oublierai pas. Son appartement était un rêve. Le quartier du Panier est une caricature de la ville. Guirlandes et fanions Ricard, vieux sur les chaises et bidons rebondis, mais son appartement était un rêve. Deux pièces.  Une salle de bain avec un bain. Une chambre-cuisine avec 6 murs. Un balcon dominant des tuiles rouges, des paraboles et des fils électriques douteux. Au fond, la mer, comme une évidence. Je ne posais pas mon sac. Le piège était trop gros. Ses doigts glissant sur mes lombaires, la cinquième, la quatrième, la troisième, puis le long de mes vertèbres, pour planter ses ongles dans mes cervicales, me condamnaient, un rictus béa, à me laisser faire. Se sentir faible est parfois la meilleure des choses. 20 h, la nuit se pointait à son rythme.
Tout s’enchaînait à son rythme… pourquoi avais-je attendu si longtemps ?

Quand à 6 h, je me faxais hors du lit, j’avais l’impression de piloter un nuage. Je devais me sentir bien. Pourquoi fuir alors ? Par lâcheté comme d’habitude.
Ce matin-là, j’avais un pouvoir, je pouvais exploser. Mon pus se répandrait sur le parquet usé de ce magnifique F2, ma chair pendrait au lustre Emmaüs et mes os renforceraient la faïence de cet évier tellement mignon où des assiettes sauce tomate s’empilaient sous des verres sauce raisin.

Froc, Marcel, tongs… 10 euros dans la poche arrière droite, Golden Virginia + OCB poche arrière gauche, lunettes de soleil dans le cou. Je gaule mon appareil photo. Il est sommaire. Une focale fixe. Si j’avais envie d’emmerder mes potes, je dirais qu’il ouvre à f2 et donc qu’il est hyper lumineux, blablablabla.
Une fois dehors, je mets mes ISO à 100. Mes balances de blancs tirent sur le bleu. Mes images, au cas où j’en fasse, seront froides, et sans grain. Je vois la vie dans un cadre, tout doit être équilibré, graphique. Je positionne mes yeux pour que tout me contente : L’échelle, parallèle à la grue, les couloirs de bus, perpendiculaires à l’horizon, « l’eurodateur », aligné sur les flaques au sol.
Je n’ai plus qu’à déclencher, ne réfléchissant à rien. J’arrête le temps en empilant des JPEG. Je suis le maître de mon monde.
Dans cette situation j’ai toujours en tête cette phrase d’Alex Webb « Lorsqu’en photographiant la rue vous faites face à un mur d’absolue frustration, que vous êtes épuisé et que vous n’ avez qu’une seule envie, c’est abandonner : Continuez à marcher une heure de plus, jusqu’à ce que la lumière ait complètement changé. Les meilleures photographies se produisent quand vous les attendez le moins, lorsque vous êtes à bout et émotionnellement vulnérable. »
La lumière changeait effectivement, mais elle devenait dégueulasse… j’avais raté le coche. À tourner le dos au soleil, on se perd vite, on s’éloigne. Moi, j’étais revenu sur mes pas.
L’ocre, le beige et le vieux rose de ces trois maisons aux volets verts, accolées pour se sentir fortes, je les connaissais. Voilà deux jours que je rôdais ici et j’étais déjà chez moi. Je n’avais pas les clefs, mais tout était ouvert. Poussant la porte, je sentis sur son visage qu’elle s’était préparée à ne jamais me revoir.
Ma présence ne la rassura pas totalement à ce sujet.

Elle s’approcha et retira mon T-shirt. Le brûler aurait pu être une solution, tant l’odeur qui s’en dégageait était une invitation aux rats. Elle le laissa en boule à ses pieds et me déboutonna juste assez pour glisser son index, son majeur puis son pouce. Comment pouvait-elle avoir les mains si fraîches ? Elle m’effleura à peine, je me laissai tomber de tout mon poids sur le champ de bataille de la nuit passée. La revanche avait sonné, elle voulait me rendre la pareille. J’étais dans de beaux draps.

Nous nous étions rendormis une petite demi-heure, ses joues sur mon abdomen. Comment pouvaient-elles être si fraîches ? Le cagnard s’abattait sur Marseille, mais je sentais à peine cette chaleur. Tout collait beaucoup plus maintenant. Une douche me semblait vitale et respectueux. Je ne me savonne jamais le visage, ça me tire sous les yeux, mais pas cette fois-ci. Un Kärcher n’aurait pas été de trop, casse-toi, pauvre con !
Elle enjamba le rebord de la baignoire et fit tomber sa brosse à dents. Je partageai mon surplus de mousse. D’abord son nombril, immensément profond, puis ses fesses que je giflais délicatement. Ma bouche vint cautériser les marques rouges de cette violence gratuite. Seule la pratique du hula hoop en haut niveau permet un déhanchement de la sorte. Elle me montrait un chemin, m’emmenait sur la route et accélérait à la limite du raisonnable. Mes mains se tétanisaient sur son bassin et ma langue s’inondait d’un goût enivrant.
La journée ne fut qu’une répétition de ces instants magiques. Les lendemains, des répétitions de la veille. Ma vie était vouée à devenir une référence ultime.

Rouen, Février 2005

Avant la rue Oberkampf, j’habitais Rouen, une cuvette sur l’axe Paris-Le Havre. Prétentieuse pour tous les Normands et inconnue pour tous les autres. Je m’y sentais plutôt bien, avant d’y rencontrer Hubert.
« L’Idéale Bar » sent le clope froid. Quoi de plus classique lorsque durant 50 ans, s’y sont écrasés 400 mégots par jour, 12 200 par mois, 146 000 par an, 7 300 000 depuis 1962 ? C’était effectivement ouvert le dimanche et Michel Ben-Aziz n’avait jamais pris de vacances.
Faire son marché le week-end est une tendance totalement merdique ! Prendre son café avec, à ses pieds, des sacs en papier recyclé, jonchés de produits bio et de saucisson à 12 euros l’unité est encore plus pathétique ! C’est en faisant ce rapide constat qu’un matin je pousse la porte d’un truc.
Les vitres fumées, ou sales, rendent l’intérieur énigmatique. La devanture m’oblige à me demander si ce local n’est pas à vendre depuis 15 ans. Michel Sardou dans le poste me confirme qu’il y a de la vie et donc du kawa. Du calva aussi…
Voyant ma gueule, tout le monde la ferme. Je n’ai rien à dire, tout le monde est content ! Je pose deux euros sur le comptoir gluant et je leur dis à bientôt. Le dimanche qui suivit fut un copier/coller, la pluie en plus. Une odeur exponentiellement rance me fit presque regretter d’être là. De ne pas être un militant des jeunesses UMP et de pavaner mon cul dans un quartier so hype à partir de 12 h, la gueule dans la raie d’avoir trop tapé la poudre.
Moi, j’étais chez Michel.
Presque debout, c’était Louis. Hubert était assis dans le fond. Il pliait ses mots fléchés et se mettait à sec en jouant sa mitraille aux courses.
Hubert est né en 45. Il a fait beaucoup de métiers, mais surtout la bringue. 9 h 10, il quitte « L’Idéale Bar » pour valider son PMU. Il a déjà eu le tiercé en 1979. Son ami a oublié de valider son ticket. Il aurait dû gagner 9 millions de francs. Mais qu’en aurait-il fait ?

Après de longues discussions sur le naturisme, Nadine Morano, la guerre d’Algérie et le racisme de certains SDF, Hubert posa son verre sur l’énorme rebord en formica orange. Michel y vida un tiers de sa bouteille de rosé. Englouti le temps d’un bâillement, il posa une piécette qu’il reprit aussitôt en criant que c’était pour les chevaux. Il était de très loin la personne la plus intrigante, la plus intéressante que j’avais rencontrée depuis des années. Je voulais lui parler. J’avais peur qu’il ne meure très bientôt. Je sentais que je devais en profiter maintenant !

Le suivant dans les jardins de l’hôtel de ville, je l’alpaguai de façon discrète et délicate. Il se dirigeait chez Brigitte, sa maîtresse avec qui il n’a jamais couché. Elle tient le Balto, ou le Jean Bar, ou le Diplomate… Elle sert des grands crèmes avec une liqueur. C’est pour cela qu’ il l’ aime.
Une fois en terrasse, il me propose un cigarillo. Je refuse et je me dis que s’il allume le sien, je risque de vomir le peu que j’avais avalé dans la nuit. Des Golden Gram’s, un bout de Réo et deux compotes banane en gourde que des enfants de potes avaient abandonnées là. Il l’allume. Je survis. Il voit mon appareil photo et me demande s’il est numérique. Je réponds que oui et passe à la pratique en lui tirant le portrait illico. C’est toujours ça de pris. Je lui montre l’image en noir et blanc. Sa barbe est tellement longue qu’elle fait le raccord entre son torse et son visage. Ses épaules et son cou lui sont inutiles. Ses cheveux gras plaqués sur la droite font tomber une mèche au-dessus de ses paupières. Ses sourcils noirs densifient son regard de biche. Si Bacchus avait aimé le tiercé, ça serait Hubert. Il habitait sur les hauteurs de la ville, avec sa femme. Il était donc marié.
Le dimanche d’après, l’accueil fut plus chaleureux. Dans une grande enveloppe kraft, j’avais un tirage de son visage fait la semaine d’avant. Il se trouvait beau, mais ne le fit pas voir. Quelques semaines plus tard il m’avoua que son épouse l’avait accroché au salon, encadré dans une moulure dorée, juste à côté de Ourasi, son chow-chow nain, mort en 87 !

Chantal était extrêmement riche. Mais ce n’est pas pour ça qu’il voulait la tuer.

L’argent, il s’en cognait. Au fil du temps il s’était persuadé qu’elle était responsable de la disparition de leur fils, il y a 40 ans de cela. Lucien s’était volatilisé alors qu’en vacances, il chassait les papillons du côté du Bugue, dans le Périgord Noir. Ce vendredi, Hubert buvait beaucoup trop. Il s’endormit à l’ombre d’un pleureur, le long de la Vézère. Des cris le réveillèrent. L’obscurité prit une place démesurée dans sa tête depuis cet après-midi tragique. Lucien n’était plus là. Les papillons avaient le sourire.
En évoquant cette partie de sa vie, c’est toute l’humidité du département qui s’était donné rendez-vous dans ses yeux. Mais rien ne coula. Sa barbe n’avait plus l’utilité d’être arrosée.
Tout s’ expliquait.

(Fin de l’extrait)

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“H-H” épisode 1
Texte : Simon Cordevant
Photogaphie : Simon Cordevant
Voix : Vincent Paillier


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