de Meriem – Livre audio lu par Agata Stala

Illustration : © Ismail

Résumé du roman
À 25 ans, Lucie Chapuis est une Parisienne célibataire qui vit modestement de petits contrats d’intérim. Jusqu’au jour où l’agence de publicité Mic Mac lui offre sa première chance. Mais alors qu’elle croit avoir enfin dégoté le job de sa vie, elle n’imagine pas qu’elle va découvrir un bouquet de femmes prêtes à tout pour arriver au sommet. Une histoire abracadabrante qui pourrait bien mener l’agence de publicité au fiasco.

Épisode 1
Cet épisode correspond à la Partie 1 du roman – Chapitres 1 et 2
La version intégrale du roman comprend 4 parties.

Écoutez un extrait audio lu par Agata Stala (Les Voix AtmosFeel)

Première partie

Mardi 10 mai, 19h30


Les doigts engourdis, les yeux vides, la tête alourdie, la bouche pendante… Mon être tout entier était réduit à une affreuse pâte molle, postée devant l’écran noir de ce maudit ordinateur. Et ni l’incessant ronflement de la machine, ni la violence de la lumière du jour ne parvenaient à réanimer ce corps usé par la fatigue. Le temps s’était arrêté. Pour un jour. Deux jours. Toujours ? Il ne se passait plus rien. Nada, niente, nichts, nothing… Seule la pupille de mes yeux se dilatait et se rétractait comme un cœur qui doucement bat.
Le signe indéfectible que j’étais toujours en vie !
« Mademoiselle ! » Une voix forte et autoritaire s’échappa soudainement d’un bureau voisin. Pour autant, elle ne réussit pas à réactiver mon cerveau en pleine déconfiture.
Au bout d’un moment, l’individu d’environ un mètre quatre-vingts se leva de sa chaise et se pointa dans l’embrasure de la porte. Comme il était gros, très gros, sa corpulence couvrait entièrement l’ouverture. À travers sa chemise blanche, on imaginait les bourrelets de chair qui dégoulinaient sur sa ceinture de pantalon. Il portait une veste bleue, désespérément inboutonnable et certainement pas assortie à son pantalon gris retenu avec peine par de vieilles bretelles.
Ses doigts épais qui tapotaient mollement sur la porte pour marquer son impatience voulaient sans doute dénoncer l’état d’inanition dans lequel j’avais brutalement sombré.
« Euh ! Oui… J’arrive », dis-je en le voyant.
Surprise par son arrivée inopinée, je me levai brusquement. Dans la précipitation, je renversai la tasse de café que je n’avais pas eu le temps de boire au cours de cette journée bien chargée. Libéré de son récipient, le liquide noir se dispersa aussitôt sur mon bureau.
« Oh, pardon ! Que je suis maladroite ! m’excusai-je, prise de panique. Je suis à vous tout de suite, monsieur. »
« Je suis à vous », quelle drôle d’expression que celle-là car comment pouvais-je m’offrir à un inconnu aussi méprisable que repoussant ?
Je m’emparai au plus vite d’une serviette éponge pour absorber le jus fortifiant qui se répandait à vive allure sur le bureau. J’imaginais que la liberté, c’était ça, partir si vite qu’on ne pouvait plus vous rattraper. Le liquide glissait sur le bois lisse du meuble et, en moins de quelques secondes, avait déjà envahi aux trois quarts la superficie du bureau. Il faillit s’attaquer au rapport Brosner et entacher le joli dossier que j’avais soigneusement préparé à l’attention de l’énergumène. Heureusement, je finis par enrayer l’effroyable hémorragie de caféine.
L’homme me regarda droit dans les yeux, ce qui me mit définitivement mal à l’aise. Ensuite, il poussa un soupir aussi énorme que sa personne avant de retourner à pas d’éléphant dans son bureau. Je me sentais confuse d’avoir été surprise dans un moment, si court soit-il, de passivité. Frustrée, voilà ce que j’étais car je m’étais simplement accordé une pause après ce rapport Brosner de cent vingt-deux pages dont je venais à peine d’achever la saisie.
Juste une pause, une foutue petite pause.
Pourquoi fichtre le patron était-il apparu à ce moment-là ?
Mon calepin de notes sous le bras, je pris la direction de son bureau. Pour ravaler la gêne subie et détendre un peu l’atmosphère, je déposai, avec toute la volupté d’une Sissi Impératrice, mon petit postérieur sur l’horrible fauteuil en cuir vert foncé placé juste en face de lui.
« Quelqu’un vous a-t-il demandé de vous asseoir, mademoiselle ? » lança-t-il d’un air aussi sûr que tranquille.
En disant cela, il ne daigna pas lever son regard sur moi, ni retirer ses deux jambonneaux gracieusement posés sur son bureau et encore moins interrompre la lecture de son journal.
« Non, en effet. Je pensais simplement que vous souhaitiez une note.
− Au fait, en parlant de note, demanda-t-il en ignorant intentionnellement ma remarque, vous en êtes où avec le rapport Brosner ? »
En attente d’une réponse ferme de ma part, il braquait désormais sur moi un regard de tueur. Le rapport Brosner, une simple note ? Une note pouvait-elle contenir cent vingt-deux pages ? Ce type n’avait décidément aucune conscience du vrai boulot, celui qui vous fait mal jusque dans votre chair, vous brûle les yeux, vous paralyse les doigts, vous congestionne le cerveau.
« Eh bien, cette note, comme vous dites, rétorquai-je, prise d’une pulsion meurtrière solidement maîtrisée, je viens juste de la terminer. Nous en sommes tout de même à cent vingt-deux pages. »
Je faisais usage de la première personne du pluriel uniquement dans le but de le sensibiliser à l’ampleur de la tâche. Oui, je me risquais à penser qu’il disposait de matière intellectuelle en quantité suffisante pour saisir la subtilité. Mais quelle naïveté ! Il préféra, selon toute vraisemblance, croire à un esprit collégial si tant est qu’il put encore croire à quelque chose. En tout cas, il ne dit mot.
« Quand vous êtes arrivé tout à l’heure devant mon bureau, tentai-je de me justifier, encouragée par son silence, je faisais justement une petite pause…
− Mm…
− La première de la journée…
− Mm…
− Et c’est pour ça que j’avais l’air de rêv…
− Bon, bon, abrégea-t-il, agacé par le crédit de temps qu’il venait généreusement de m’octroyer. Collez une étiquette confidentielle sur la couverture du rapport Brosner et apportez-le-moi immédiatement. Je vais le relire, c’est très important. »
La désillusion fit soudainement place à la haine. Je regagnai à petites foulées mon bureau, empoignai le rapport Brosner avec rage et quelques secondes plus tard, me pointai d’un pas de ballerine dans le bureau du patron. Je lui remis le document avec toute la délicatesse que j’étais encore en mesure de lui offrir. Il l’inspecta d’un œil curieux, prit un air réfléchi et finit par le déposer sur une grosse pile de dossiers en attente.
« Bien. Je lirai cela un peu plus tard. Sinon, je me rends compte que ce n’est pas la raison pour laquelle je vous ai appelée », s’étonna-t-il en grattant énergiquement la surface chauve de son crâne d’une main et en fourrant l’autre dans sa pile de dossiers. Pour ce faire, il avait pivoté en position assise et lâché son journal. Certainement plus pratique pour le confort de son gros ventre.
« Voyons voir, je ne retrouve plus mes papiers. Ah oui ! C’était au
sujet de… Non, ce n’était pas ça. »
Ses mains eurent beau trifouiller dans un épais fatras de documents, elles en revinrent bredouille.
« Bon, eh bien, écoutez, on verra ça plus tard », capitula-t-il.
Je pris congé du patron et pris une nouvelle fois la direction de mon bureau, comme une poule de retour à son poulailler. Un chemin que j’avais fini par connaître les yeux fermés. J’avais déjà tenté deux ou trois fois l’expérience avec mon bandana. D’abord à droite, ensuite à gauche, puis encore à droite. Ouïe ! Aïe ! Ouïe ! Ouïe ! Le minifrigo, j’avais oublié. À la deuxième à droite, ce maudit frigo placé judicieusement au tournant. Et à chaque fois, la chair de ma cuisse, maintes et maintes fois meurtrie, qui se heurtait avec jouissance contre le rebord métallique.
Le patron était encore un drôle de type « cueilli » sur le chemin de l’intérim. Il paraissait toujours dans l’espace, space comme on dit en anglais. Toujours en expédition, objectif la Lune, Mars ou Neptune. Voire Pluton les jours de très grande forme. Il donnait l’impression de ne pas s’accommoder du temps qui passe. Mais bizarrement, et à mon grand désespoir, ce décalage permanent excusait le personnage à la face hideuse, la dégaine cinglante, et autres difformités.
Une fois dans mon bureau, le téléphone sonna.
« Allô ! Lucie, c’est toi ? »
M… de, Marie-Claude. Pourquoi appelait-elle toujours au mauvais moment ? Dire que je n’avais pas de temps pour moi, comment pouvais-je en avoir pour mes amis, même les meilleurs. Elle proposait une toile ce soir. Elle avait beau insister, je lui rétorquai que ma charge de travail ne me permettait pas une telle sortie. Mais difficile de se débarrasser d’une Marie-Claude dont la ténacité poussait à avancer des arguments toujours plus tangibles.
« Écoute Marie-Claude, ce soir, je ne peux pas. Ce n’est pas que je ne veuille pas. Je ne peux pas, je suis fatiguée en ce moment. Je préfère rester chez moi. Et en plus, je rentre tard du travail et je… »
La malédiction voulut que le patron surgisse une nouvelle fois dans l’embrasure de la porte, à l’instant même où je répondais à un appel « perso ». Je sentis mes joues s’empourprer d’une teinte rose et chaude, mes tempes se mirent à battre la chamade et mes mains s’humidifièrent en l’espace de quelques secondes. Il se posta en face à moi, me fixa puis porta ses mains grossières sur ses vastes hanches. Cette pose fit jaillir son ventre. Ses yeux rougis trahissaient soit une colère grandissante mais difficilement contenue, soit un désordre mental non encore identifié.
« Quant au document, nous nous en chargeons, enchaînai-je sans discontinuer, prête à n’importe quoi pour sauver la face. Soyez assuré, cher monsieur, que je vous faxe le document demain matin au plus tard. »
Et je raccrochai avec élégance, feignant une assurance de ministre d’État.
« C’était qui au téléphone ? exigea de savoir aussitôt un patron décidément pas prêt à la concertation.
− Euh ! C’était …Comment s’appelle-t-il déjà ? Euh… Ah oui, M. Cas, dis-je en appuyant volontairement ma voix sur le nom grotesque du M. Cas que je m’étais inventé.
− M. Cas ? Vous me rappelez le contexte ? demanda-t-il avec son air hargneux “on ne me la fait pas à moi !” ou encore “ma cocotte, ce n’est pas à un vieux singe comme moi qu’on apprend à faire des grimaces”.
− Mais vous savez le monsieur qui avait commandé une étude sur…
− Sur… »
Et là, il trépignait d’impatience, se délectant d’avance de la chute.
« Sur…
− Sur…
− Sur… Ben, sur rien du tout, finis-je par me résigner. C’était simplement une amie qui m’appelait pour me proposer un film ce soir. Elle trouve que je travaille trop et je lui ai dit que…
− Mais mademoiselle, je ne vois pas le rapport avec ce M. Cas, coupa-t-il rageusement.
− Le rapport, il n’y en a pas, dis-je, la voix tremblante et l’air éhonté. J’ai simplement voulu vous faire croire à une conversation professionnelle. C’était pour vous épargner des suspicions quant à l’utilisation abusive de votre téléphone à des fins personnelles.
− Mm…
− Cet agissement n’est pas si malhonnête que ça, non ! » ajoutai-je, espérant sa clémence.
C’est curieux comme le personnage réagissait, toujours de manière très brumeuse. Il commençait d’abord par me dévisager comme s’il suspectait quelque chose, réfléchissait ensuite comme si, eurêka, il avait trouvé pour revenir tout à coup à la réalité.
Là, un souvenir illumina soudainement son visage.
« Ça y est, ça me revient. Revenez avec de quoi écrire », ordonna-t-il en repartant dans son bureau.
Si un jour, il pouvait me dire « revenez avec de quoi penser », je le croirais au moins capable de solliciter mon intelligence. En tout cas, il n’avait pas relevé l’incident du téléphone. C’était déjà ça !

Oh ! Non. 20 h 30. Je n’avais pas vu l’heure passer. Il faisait encore jour dehors. Je courus jusqu’à la bouche de métro comme si j’étais désormais réduite à compter les minutes qui restaient au bénéfice de ma vie privée.

Mercredi 11 mai, 9 heures

Cours, cours encore, plus que trente, dix et enfin un mètre…

(fin de l’extrait)

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