de Danielle Daubrosse

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Épisode 11 – BARRIQUE WHITE

Pause clope à la porte du Diable des Lombards. En attendant Raoul, je papote aimablement avec la serveuse Moelleuse.

Je lui raconte comment j’ai stupidement poignardé mon réfrigérateur en essayant de le dégivrer. Ses yeux s’agrandissent d’effroi.

–         Hého, attends, c’est pas si grave. Pas férocement écolo, j’en conviens. La prochaine fois je dégivrerai à la louche en plastique !

Moelleuse me sourit étroitement et déguerpit sans demander son reste. Qu’est-ce qui lui prend ? Et pourquoi cet air catastrophé ?

C’est alors que je ressens une présence pesante derrière moi. Je me retourne prudemment.

Non ! C’est pas mon Raoul, c’est pas possible, c’est pas lui. Rien à voir avec la photo sur le site. Ou alors on lui a soufflé dedans, on l’a gonflé à l’hélium…

C’est Barrique White en délavé, c’est le tonton obèse de Graisse Jaune, c’est le Bibendum Chamallow.

–         Danielle ?

–         Ra-Ra-Raoul ?

La chose étire les saucisses de Strasbourg qui lui tiennent lieu de lèvres en un sourire charmant et, horreur, m’agrippe la paluche pour y déposer un baise-main très XVIIe.

Anesthésiée, je le suis dans le bar.

Il choisit la banquette, doutant logiquement de sa capacité à s’introduire dans le fauteuil, et pire, d’en sortir. Je l’imagine rentrer dans ses pénates, plié en deux, son fauteuil collé au cul, et les heures subséquentes de tentatives d’extraction à la pelle à tarte vaselinée.

C’est pas bien de se moquer du physique, je sais, j’ai un peu honte. Mais quand on a rendez-vous avec Luke Skywalker et qu’on se retrouve face à Jabba the Hutt, on se pose tout de même quelques questions.

–         T’as pensé quoi de ma photo, demande Raoul avec à propos et son plus beau sourire Knacky.

–         Franchement, je ne t’aurais pas reconnu !

–         Pas étonnant ! C’est un brin de fantaisie ! J’ai mis la photo de mon beau-frère… Marrant, la blague, non ?

Super fendard, ma biche. T’en as d’autres dans le genre, que je me colle au plafond ?

–         C’est le frangin de ma femme. Je peux pas l’encaisser cette enflure (vous avez dit enflure ?), alors j’ai collé sa photo sur Meatnik. Si sa gonzesse tombe dessus, va y’avoir du vilain à la casbah !

–         Euh… Ta femme ? T’es marié ?

    –         Ouais, mais on est un couple très libre, tu sais. Très très libre… Faut pas se cacher qu’au bout de quelques années, hein, si on s’accorde pas un brin de fantaisie…

Il commence à me courir, Raoul, avec sa fantaisie. Enfin, puisque j’y suis, je profite du paysage. Belle pièce quand même, vaut le détour. Il a soigné la déco. Une chemise de soie noire XXXXXXL fermée par une cravate de cow-boy constellée de diamants. Une bague en argent incrustée dans la chair de chacun de ses gros didis. Une calvitie très avancée sur le dessus du crâne, et les poils survivants rassemblés en un catogan jaunâtre.

Précisons que je n’ai rien contre les dégarnis du bulbe, j’en ai fréquenté un très assidûment pendant près de trente ans. C’est la façon d’accommoder les restes qui pose parfois problème niveau esthétique. Pour un chauve qui assume, combien de toupets de traviole, de mèches couvrantes venues de la nuque qui s’envolent à la moindre brise, de catogans mités…

–         Alors comme ça tu es musicien ?

–         Ouais, enfin j’ai fait un peu de violon, il y a quelques années, c’est tout.

–         Comme moi de la flûte à bec en CM2, quoi… En fait de musicien, t’es surtout le champion du pipeau !

 –         Ah ah ah ! T’es une marrante, toi ! Je sens qu’on va bien s’entendre tous les deux. Non, j’ai mis musicien pour ajouter un brin de fantaisie, en fait, on tient un chenil avec ma femme, pas loin du Blanc Mesnil.

Un couple très libre dans un chenil, je frémis. Je ne leur laisserais pas mon pékinois en pension à ces deux là. Mais bon, coup de bol, j’ai pas de pékinois.

Attention, Jabba passe à l’offensive.

Il lance son battoir gauche au-dessus de la table avec une célérité surprenante. J’esquive de justesse, retirant ma main à la dernière seconde. Trois kilos de bidoche et de bagouzes s’écrasent lourdement à deux centimètres de mon verre, faisant trembler ma bière.

–         Tu vois, les femmes sont si prévisibles, si coincées, si monotones, mais toi, mais toi… C’est parce que t’es comédienne, c’est ça !

–         Non, en fait, pas du tout. J’ai mis comédienne pour la fantaisie. Je suis diététicienne chez Weight Watchers, tu comprendras qu’il va nous être difficile de sortir ensemble, ce serait fatal pour ma carrière.  Je regrette, note bien. Je regrette ! Tu donneras le bonjour à Lassie et Rintintin !

Le temps qu’il arrache ses quintaux de la banquette, je suis déjà loin…

Adieu, Barrique White, va jouer au pipeau sur l’autoroute avec ta femme, tes clebs et ton beau-frère !

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